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Avant, les filles m’aimaient bien parce que j’étais un mec gentil. Au cinéma quand on sortait en groupe, Marion s’asseyait à côté de moi en disant :

— Ils sont chiants ! Avec toi Aristide, au moins on est tranquille.

Derrière sa frange se cachait un regard un peu sombre, presque triste, mais il fallait le voir s’éclairer d’un coup quand son rire éclatait. Ses yeux s’emplissaient de larmes. C’était tous ces petits gestes que je trouvais insensés. Sa façon de ranger méticuleusement sa monnaie devant la caisse, son ticket entre les lèvres.

Elle était bien avec moi, Marion. Les autres garçons m’enviaient. Surtout David. Lui, il se posait jamais de questions avec les filles, il fonçait tout droit. Mes relations avec elle le fascinaient cette grosse brute. Il ne comprenait pas ce que je faisais pour l’attirer, Marion. Le lundi matin, il m’agrippait le bras.

— Tu te l’es faite, hein ? Tu te l’es faite, Marion ! Putain ! Les musicos, ça ramasse tout, nous on en chie !

Marion, je lui avais juste frôlé la main au cinéma. Je ne voulais pas la déranger, je voulais seulement qu’elle soit tranquille. Qu’elle continue à me dire « t’es sympa toi ». Les autres garçons l’ennuyaient, elle les trouvait grossiers, insistants, obsessionnels ; surtout David. Rassure-toi petite Marion, je pensais, je serai jamais comme les autres garçons, tu pourras regarder tous les films du monde sans que j’essaie de t’embrasser. Sois tranquille.

À cette époque je commençais à jouer à droite à gauche pour des cachetons dérisoires ou une bière gratuite, parfois les deux. À la fête du lycée, ça avait pas mal marché, on avait fait des reprises des années soixante-dix sur une sono déglinguée ; pas mal de Polnareff. Deux filles un peu moches m’avaient collé toute la soirée après le concert. Je crois que mes arpèges au piano dans Love me please love me leur avait fait des trucs dans le ventre, faut dire que je jouais comme le disque. Marion m’avait félicité aussi, mais avec une objectivité qui ne me faisait pas dépasser le rang déjà respectable de l’honnête exécutant. Marion, quand je jouais, elle aimait bien, mais ça lui faisait rien, enfin rien dans le ventre, je veux dire.

On n’habitait pas très loin l’un de l’autre. Résidence Beauregard. Un ensemble d’immeubles de huit étages perchés sur une petite colline boisée qui dominait la ville. Plutôt bourgeoise comme résidence. Avec ses petites allées bordées d’arbustes géométriques où chaque pas faisait crisser le gravier comme si on mordait dans un toast, avec ses balcons fleuris et ses retraités, elle s’érigeait comme l’antithèse criarde de la banlieue nord.

La banlieue nord c’était des HLM surtout, et aussi des petites maisons grises collées les unes aux autres. C’est de l’une d’elles que, les matins des jours de lycée, arrivait David, avec rarement deux fois de suite le même scooter.

Les parents de Marion me trouvaient très bien, vraiment très bien. Son père était radiologue et conseiller municipal. Un dingue de jazz. Croyant déceler chez moi le même engouement dans ce qui n’était qu’un acquiescement poli, il me prêtait des disques que je n’écoutais pas et que je lui rendais en prenant soin de laisser passer un délai raisonnable.

Un soir il m’avait même emmené écouter un sextet réputé, qui passait au gymnase. J’avais dit oui dans l’idée que, peut-être, Marion nous accompagnerait et parce que d’une manière générale j’avais du mal à dire non. Au retour, dans la voiture, il m’avait fait quelques confidences, genre on est entre hommes.

— Ma femme, elle c’est opéra, opéra, opéra. L’été dernier elle m’a traîné à Cosi fan tutte au festival d’Aix, 140 euros la place entre parenthèses : de ma vie je me suis jamais autant rasé, Aristide, un calvaire !

Deux heures quarante de saxo déchaîné avaient eu à peu près le même effet sur moi. Parce que bon, je vous le dis à vous, le jazz c’est vraiment pas mon truc. Voilà des mecs survoltés qui se tapent l’impro à se faire péter les veines du cou tellement ils sont en transe, tellement ils sont bien, tant mieux pour eux, mais je marche pas là dedans.

Quand je joue, j’improvise disons jamais. Tout est écrit là sur mes partitions ou sur mes grilles d’accords, j’ai quatre classeurs remplis, je peux les ouvrir n’importe où, je pars de la première note et je trace. Y en a qui déchargent toute leur adrénaline sur un clavier, je connais des malades qui sont capables de sortir de scène avec du sang sur les doigts. Moi, à part un soir à cause d’un spot à dix centimètres, j’avais pas une goutte de sueur sur le front, pas ça, quand je descendais boire ma bière gratuite.

Pourquoi Marion n’était-elle pas venue ? La tête encore pleine de contretemps, j’écoutais son père dont l’enthousiasme volubile m’épargnait la fatigue d’une conversation. Il me raconta qu’un jour, il avait vu arriver dans son cabinet : « tu devineras jamais qui, Aristide. Miles Davis. Miles Davis en personne ! Il faisait un concert au gymnase, dis donc, j’avais déjà pris ma place tu parles ! Il est venu accompagné de son médecin personnel pour une radio du poignet. Je l’ai vu comme je te vois ! »

Cette radiographie, il l’avait gardée. Le grand Miles la lui avait même dédicacée, c’est con. Une pièce unique, quoiqu’un peu macabre, qu’il m’avait montrée religieusement ce soir-là chez eux où j’étais monté dans l’espoir que Marion ne serait pas encore couchée.

Sa mère nous proposa un reste de gâteau d’anniversaire qu’on mangea dans la cuisine en discutant à voix basse. Marion dormait. Elle était là, plus présente encore ; une présence presque mystique. Ce silence que nous respections, ce recueillement était celui des églises. La maison était hantée, Marion était parmi nous. Mais elle dormait.

Pour aller voir la fameuse relique dédicacée, nous sommes passés devant sa chambre. Sa porte était légèrement entrouverte. Je me suis senti glisser dans ce petit ruban d’obscurité, ce passage étroit et secret. Par cette petite fente, un monde inconnu m’appelait, infiniment plus troublant que le métacarpe de Miles Davis.

Je ne m’étais pourtant même pas arrêté devant cette porte. S’arrêter, pousser doucement le vantail, la regarder dormir, ces gestes étaient trop illicites pour moi, alors j’ai fait tourner sur ma langue le petit morceau de paraffine coulé sur le gâteau et je suis allé m’ébahir devant le fragment humain.

Dors petite Marion, dors tranquille. Je m’en irai toujours assez loin, là où mon amour ne te réveille pas.

À ses yeux, je ne voulais pas être comme les autres garçons. Je craignais trop de la décevoir, de trahir sa confiance. Non c’est vrai, je voulais seulement qu’elle continue à venir s’asseoir à côté de moi au cinéma. C’est tout. Quand les acteurs s’embrassaient sur l’écran, il aurait été tellement banal d’enfouir mon visage dans ses cheveux et de glisser doucement mes lèvres vers les siennes. En avait-elle envie ? Son « avec toi au moins on est tranquille » n’était-il pas teinté d’ironie ? Les filles ont-elles réellement besoin que les garçons les laissent tranquilles ? J’aurais voulu le savoir, en avoir la certitude. Sans cette certitude je ne ferais rien.

Je trouvais que les gestes rituels qui nous font passer d’un monde à l’autre, du camarade à l’amoureux, de l’ami à l’amant, ces gestes sont trop décisifs et brutaux. On sait bien, personne n’est dupe, qu’une main qui se pose sur une main dans le noir n’est pas ce petit geste de tendresse anodin. C’est la première étape d’une suite logique de paliers vers les abysses de la sexualité. Il n’y a pas de petit geste anodin, pas d’approche en douceur de la situation. Tout est forcement brutal. C’est le saut dans le vide du haut du plongeoir. Et je ne sautais pas.

Et puis ça sentait trop la stratégie militaire tout ça. C’est vrai, Marion n’était pas une adversaire. Le terme de conquête, à son égard, me paraissait inapproprié ; Marion n’était pas une ennemie. Alors je ne faisais que ce qu’elle voulait. Mais que voulait-elle ? Qui voulait-elle ?

Pas David, surtout pas lui. Elle le trouvait vulgaire, il sentait toujours l’essence et les parfums de femmes faciles. Elle ne supportait pas ses plaisanteries salaces, ses mains furtives, ses obsessions. Alors je m’efforçais chaque jour d’en demeurer l’exacte antithèse. Chaque fois qu’elle me parlait de lui, elle s’emportait et finissait toujours par me dire : « toi, t’es pas comme ça toi ». Ça me rassurait. Mais elle parlait souvent de lui.

Un jour, je les ai surpris tous les deux dans un des labos de physique, au troisième étage. Je ne les ai aperçus qu’une fraction de seconde, j’ai refermé la porte aussitôt. David m’a rattrapé dans le couloir en reboutonnant sa salopette.

— Eh ! T’es cool, tu dis rien, hein ?

— À qui ?

— Je sais pas moi, à ses parents, à personne quoi ! Je veux juste la baiser, je veux pas d’emmerdes.

Par l’embrasure de la porte, j’ai vu Marion. Elle avait ramassé son pull et le serrait contre sa poitrine nue et blanche. Elle m’a regardé longtemps. Son regard brillait et me disait :

— Qu’est-ce tu veux Aristide, on n’y peut rien, on aime les racailles.

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Le Plongeoir© 2012 par Gilles Maugenest, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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