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Le jour se lève. J’ai quitté mes parents. Juste après les résultats du bac. Je suis parti. Ils recevront mon diplôme dans quelques jours par la poste. Mention bien ; je ne sais pas si mon père descendra à la cave pour prendre une bouteille de champagne dans la caisse ou s’ils attendront mon retour. Pour l’instant, officiellement c’est rien que des vacances, je suis resté assez vague.

Je mords dans un Savane au chocolat format familial. Un sac de sport à mes pieds, je contemple cette ville inconnue. J’aurai bientôt 20 ans, il est temps de commencer une vie. Mon avenir m’attend dans la lumière pâle de ce petit matin de juillet. Voyou. Je serai voyou. Je le sais. Je l’ai décidé.

Je veux exister, marre d’être invisible. Je veux que maintenant le ciel et les filles me regardent. Je veux connaître l’aventure de la rue, les nuits scintillantes, les peurs, les échappées belles et les amours violentes. Connaître, dans tous les dangers, la vraie saveur de la vie. Parler à la mort. Devenir superbe.

Je suis pas né du bon côté, je le sais ça, pas besoin de me le rappeler. Je suis né avec une cuillère en argent coincée en travers du gosier. Mais parti de rien, je me ferai tout seul, vous verrez. Je gravirai un à un les échelons de la société. La rue, on me l’a pas donnée, je vais la prendre. Vous la prendre.

Vestige affligeant, mais utile, de l’existence que je fuis, j’ai, sur un livret, la somme de 3000 euros. Je trouve une location, un meublé, dans un quartier populaire qui, loin d’être la zone, tranche déjà sérieusement avec ma petite colline de la résidence Beauregard. C’est un quartier assez calme. Ma fenêtre au troisième étage surplombe une place triangulaire, la place Dramard.

Peu de temps après mon arrivée, devant le café, deux hommes furieux (j’ai vu cela de chez moi) se battent avec des piquets de parasols. Pour 8 euros cinquante à OK Corral, on a à peu près la même attraction. C’est pas à la résidence Beauregard que j’aurais pu voir ça, côté animation c’était nul, même les clébards fermaient leurs gueules. Il y a aussi, les soirs de championnat de France, toujours émanant du café, quelques clients qui braillent sur le coup de 10 heures et demie. Ces soirs-là, de mon appartement, première leçon, j’essaie d’imiter leur cri. Je n’y parviens pas.

Ces hommes je les admire. Non, sans rire, je les admire. Ils sont ce que je veux devenir. Leur corps a compris le monde alors qu’avec mes doutes, je m’y empêtre encore. Dans mon corps et dans le monde.

Ce qui me bouleverse c’est cette voix, comment vous expliquer. Toute leur force, tout ce que j’envie en eux, je l’entends dans leur voix qui jaillit de la zone reptilienne de leur cerveau sans le moindre filtre de conscience, sans aucune affectation. Elle est pure, dégagée de toute censure esthétique. Cette voix, et non ces voix, car ils ont tous la même. Cette uniformité est compréhensible puisque issue du corps et non de l’âme, leur voix n’est polluée par aucun raffinement, aucune touche personnelle.

Alors, derrière mes fenêtres, les soirs de championnat, profitant à leur insu de leur sagesse, je pousse moi aussi des beuglements. Oh mon Dieu ! Les pauvres petits cris étranglés. Pitoyables et grotesques. Il semble qu’avant de franchir le seuil de ma bouche, ils aient parcouru toutes les circonvolutions de mon cerveau. Je suis vraiment nul en beuglement.

Ma vie à cette époque est devenue une lutte laborieuse contre moi-même. Je travaille avec acharnement à être un autre. Je veux hurler dans les rues. Ma tâche est colossale.

La première fois que j’entre dans ce café, sur la place en bas, je viens d’emménager. Je rentre, je sais plus exactement pourquoi, une histoire de clés, je crois, laissées par l’ancien locataire.

— Tu verras, c’est plutôt calme comme quartier, me dit le patron en me remettant un trousseau.

C’est un matin, le bar est encore presque vide, mais on entend dans le fond de la salle quelqu’un qui lit un journal. Parmi tout ce qui se lit, le journal tient une place particulière. C’est une lecture bruyante, la seule. C’est la lecture des bars. Lire le journal c’est, par ce bruissement perpétuel, un moyen de rester dans le monde, d’absorber son esprit en gardant sa place. Un plaisir insensé, le journal.

Ce sont d’abord des petits froissements isolés. Le papier est si sensible que même un mouvement d’yeux d’un article à l’autre suffit à le faire frémir. Quand ses pages sont déployées, elles décuplent le moindre mouvement. Et puis soudain, l’embrasement fulminant de toute la matière, la cataracte assourdissante de la page que l’on tourne. Cette opération se fait en deux temps. On referme d’abord entièrement le journal (c’est à cet instant furtif que vous pourrez apercevoir le visage du lecteur, c’est aussi là qu’il prêtera peut-être un peu d’attention à votre présence). Ensuite, geste imperceptible, mais décisif, on fait glisser une page d’un pouce sur l’autre, et le journal se déploie dans le même torrent de papier tourmenté, dressant à nouveau une digue infranchissable entre le monde et le lecteur. Ah ! Lire le journal, la page des sports de préférence, en buvant de la bière ou un Ricard dans un bar enfumé avec des femmes nues sur des calendriers !

Je suis un peu surpris par le tutoiement spontané du barman, mais c’est pas ça qui m’a le plus marqué. Je me dis que l’ancien locataire est, en quelque sorte, l’ami commun qui justifie pour lui cette familiarité. Il me sert une bière sur le comptoir et me parle de choses et d’autres, puis il me dit qu’il compte installer un piano dans l’arrière-salle et qu’il fera venir des musiciens le samedi soir. Je lui dis que je suis pianiste.

— Ah ouais ? Mais c’est super ça et tu fais du piano-bar.

— Je fais ce qu’on me propose.

— Bon écoute le mieux c’est que tu passes un soir de semaine vers 9 heures, je te sers un pastis et on parle sérieux.

Ce qui me fusille c’est ça : tout en m’expliquant les transformations qu’il a l’intention de faire dans l’arrière-salle, il entre dans un cagibi aménagé en toilettes, à droite du comptoir et, laissant la porte ouverte, il pisse sans cesser de me parler, sans me lâcher du regard. Ça a l’air aussi anodin pour lui que s’il rinçait des verres. Je me demande si ce n’est pas de la provocation homosexuelle, mais malgré une ressemblance frappante avec Freddy Mercury, je ne pense pas qu’il soit gay.

Ne surtout pas croire que je suis choqué. C’est toujours ce même sentiment. Une admiration irréfléchie pour des actes qui, à mes yeux, sont héroïques. C’est vrai, je me sens plus capable de m’élever au rang d’Einstein, de Mozart, que de parler à un inconnu en pissant ou de gueuler dans la rue avec cette belle insouciance, cette majestueuse vulgarité. Je suis encore si faible. Je sens mon corps si lourd, si étranger. Comment pourrais-je un jour y parvenir ?

Alors j’admire, j’envie ce que je redoute de ne jamais atteindre : cette faculté d’adaptation à la vie. Cette force sublime d’accepter l’organique et le dérisoire.

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Le Plongeoir© 2012 par Gilles Maugenest, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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