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On m’avait toujours dit qu’il fallait être sage. À la maison, à l’école, je voulais être un enfant modèle. Je dois dire qu’une absence totale de personnalité m’aidait beaucoup dans ce projet. Je traversais l’adolescence sans qu’elle sème en moi la moindre graine de révolte. Il a fallu ce regard pour que je comprenne. Le regard lucide et brillant de Marion.

Quand elle était lasse d’être amoureuse, Marion s’appuyait sur moi. Elle trouvait là le repos assuré pour ces petites fatigues passagères. Je lui offrais le calme, la tranquillité de mon inexistence. Je n’étais pas son ami, ni son confident, j’étais son calmant familier. Quand elle me quittait, elle était toute neuve et s’en retournait égratigner son petit cœur sur les chardons de la vie.

C’est depuis ce jour, le jour de la deuxième porte entrouverte sur Marion, que des choses ont changé en moi.

La lecture a commencé à m’ennuyer. Plutôt je n’arrivais pas à me concentrer plus de trente secondes sur un texte écrit. Après quelques lignes, sans que je m’en aperçoive, mes pensées retournaient à leur cours naturel. Je me retrouvais quelques paragraphes plus loin (mes yeux par inertie continuaient à lire) sans avoir la moindre idée des lignes qui venaient de défiler sous mes yeux.

Je ne pensais pas à elle. Enfin pas forcément. Mais mon esprit ne parvenait pas à s’évader vers d’autres univers, d’autres histoires. Je voulais rester veilleur dans ce monde-là, le monde où elle vivait. Le monde réel que je venais de percuter et qu’il aurait été imprudent de quitter des yeux. Pour les mêmes raisons, il m’était devenu impossible d’écouter de la musique au casque. Dans le bus ou dans la rue, je l’enlevais sans cesse de mes oreilles croyant avoir décelé un appel dans mon dos.

Moins j’arrivais à les lire, plus j’aimais les regarder, les toucher, ces parallélépipèdes découpés en fines lamelles. J’avais plaisir à les ouvrir, à enfouir mon nez dans l’angle des deux pages où des odeurs sont prisonnières. Je n’y avais jamais prêté attention avant.

Les livres gardent leur odeur. La couverture, elle, ne sent rien, mais quand on les ouvre, leur peau est à vif. C’est les pages, elles sont vivantes. Elles transpirent des univers feutrés de librairies et de bibliothèques, de planchers qui craquent, de conversations à voix basse et de dimanches pluvieux. Je pourrais tenter d’expliquer cette fascination soudaine, mais cela reste assez flou. Disons seulement que je n’étais plus transparent, je réalisais que je n’étais pas transparent ; que je n’étais pas spectateur, mais acteur, ou plutôt que je pouvais l’être. L’euphorie que me procurait ce nouveau statut, mêlée à la perte douloureuse de Marion, me plongeait dans un état inconnu qui était loin d’être désagréable. Je jouissais de ma présence au monde et je donnais dans la noblesse et la lenteur avec délectation. Les livres m’accompagnaient dans ces poses affectées.

J’ai continué à voir Marion quelque temps. Son attitude avec moi n’avait pas vraiment changé, mais quand elle me parlait de lui c’était pas comme avant. Elle ne s’emportait plus. Elle ne finissait plus par dire : « toi, t’es pas comme ça, toi », cette phrase aurait résonné comme un reproche. Son langage aussi avait changé ; même son odeur était différente. Elle allait souvent là-bas, traîner dans le gris de la banlieue nord.

Elle m’échappait. Je la laissais couler lentement de ma vie. Ne rien faire pour la retenir. Surtout ne pas replonger dans la tiédeur moite. C’était une humeur sucrée, écœurante, dont je voulais guérir. La Marion qui s’enfuyait n’avait jamais existé ailleurs que dans le livre de mon cerveau.

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Le Plongeoir© 2012 par Gilles Maugenest, Numeriklivres. Tous droits réservés.

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